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Fabrice Luchini commente son spectacle littéraire
« Des écrivains parlent d'argent »
La Grande Librairie - 26 octobre 2017

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François Busnel - Comment Fabrice Luchini avez-vous eu l'idée de convoquer les romanciers, parce que quand on parle d'argent, de plus en plus d'ailleurs à la télévision, ce sont des experts ou des économistes qui viennent nous la raconter cette histoire de l'argent. Vous, vous dites "tiens, place aux poètes, place aux romanciers, parfois même aux psychanalystes, mais d'abord à la langue française !".

Fabrice Luchini - Je vais d'abord rendre hommage à Dominique Reignier qui a eu l'idée de cette lecture. Il y a 10 ans, je voulais faire un spectacle sur l'économie parce que, comme je le raconte dans le spectacle de manière drôle, puisque c'est là que les gens rient le plus, j'étais terrorisé par cette horreur de la crise de 2008 que les gens évoquaient comme aussi conséquente que celle de 1929 avec la guerre mondiale après. Donc, il parait que nous avons frôlé la catastrophe réelle. Et, j’ai essayé de faire un spectacle sur l’économie. Dominique Reynié, y a 8 ou 9 ans, me dit : « tu devrais faire un truc sur l’argent ». Bon. Et il m’a envoyé un condensé de plein d’écrivains, avec beaucoup de place dans Zola et tout ça… Et j’ai senti que, comme disait Roland Barthe, un manuscrit est un paquet de désirs et on ne sait pas trop quoi faire de ce désir. Il y avait trop de choses.

François Busnel – Qu’est-ce-qu’ il y avait quand vous dites qu’il y avait trop de choses ?

Fabrice Luchini – Une vingtaine de pages de Zola, il n’y en reste qu’une page là, et ça ne conteste pas l’énorme travail de Dominique Reynié que je salue, qui est un politologue, un grand habitué de Calvi. Car Calvi est dans mon spectacle aussi, pas physiquement, pas avec les chemises, non, il est évoqué dans ma passion pour le C dans l’air de l’époque de l’économie. Et puis il y avait Peguy, Ferenczi, Freud, Bruckner… J’ai laissé tomber le truc et je voulais faire un spectacle, y a 3, 4 ans… puisque je jouais poésie (la dernière étant lundi dernier où j’avais le bonheur absolu d’avoir joué devant 700 personnes à 18h30… je ne vois pas pourquoi ma névrose m’a entraîné à recréer, à essayer de retrouver encore un centre d’intérêt… et je me suis dit…
François Busnel – Votre névrose, c’est exactement ce que vos spectateurs adorent… Pourquoi votre névrose vous mène ? Profitez-en, regardez, c’est des canapés qu’on a mis cette année… Allez installez-vous sur le divan… Qu’est-ce-que c’est que cette névrose ?

Fabrice Luchini – Attendez, donc deux questions… J’essaye de répondre à la première… Après la névrose, on essayera de faire un petit raccourci… A un moment, il y a 3 ans, je voulais faire un spectacle… vous allez voir à quel point c’est bizarre, énigmatique et qu’on avance à l’aveugle… c’est que je voulais faire la journée à Vaux-le-Vicomte où était réuni Lafontaine (mon obsession), Molière qui jouait les Fâcheux, Fouché et Louis XIV et Paul Morand, qui a fait un très beau livre qui s’appelle « Fouquet ou Le soleil offusqué »…

François Busnel – C’est génial ça ! Pourquoi ne pas le faire ?

Fabrice Luchini – … J’avais déjà visualisé le scénario, je montrai les Fâcheux… « Sous quel astre, bon dieu, faut-il que je sois né pour être de fâcheux toujours assassiné ! »… les Fâcheux, ce sont les raseurs de notre époque… bon,… il y avait Lafontaine qui a fait un très texte sur Vaux-le-Vicomte… tout ça… et puis, je dinais avec François Osons, qui est une sorte d’incarnation de l’air du temps, il n’est pas emballé par mon idée… mais ce n’est pas ça qui m’embête… et puis à un moment, je ne sais pas… je reprends le truc de Dominique Reynié et je commence à faire ce miracle qui s’appelle l’agencement… Deleuze dit : « être amoureux, c’est se soumettre à un agencement », c’est-à-dire, à l’ombre de jeunes filles en fleur, Proust ne tombe pas amoureux d’une personne, il tombe amoureux du ciel, de la mer, de la plage et d’un groupe de jeunes garçons …ou de jeunes filles, on s’en tape… et ça s’appelle l’agencement. Personne n’est amoureux d’une identité déconnectée de son agencement… et, ces textes-là, je les ai repris… et je me suis dit, si j’enlevais du Zola et si j’enlevais du Pagnol… et puis, si j’amenais mon histoire avec Freud, ma psychanalyse et mon histoire… et une lecture est arrivée, que j’ai commencée au printemps dans un théâtre de 80 places… et j’ai été reçu par Finkielkraut dans son émission (Répliques sur France Culture)… et il m’a renseigné, parce que je ne savais pas, nous ne savons pas ce que nous faisons… nous travaillons notre voix, nous travaillons des rythmes, nous travaillons des auteurs, nous travaillons des respirations. Nous travaillons un agencement, on a un peu de métier mais qu’est-ce que cela allait donner ? Je n’avais aucune idée. Je savais que je remplirai un petit théâtre de 80 places… mais je ne savais pas qu’il se passerait quelque chose. Quelqu’un m’a dit que c’est une catharsis. Ce qui nous passionne, c’est votre rapport à l’argent. .. Ça va vous étonner, je ne fais plus rien pour l’argent. Dans vie, j’ai eu des bonnes choses et des mauvaises choses… j’ai 66 ans, j’ai eu des choses dures, des épreuves graves, j’ai eu des choses légères… J’ai eu de la chance… J’étais petit coiffeur, je suis devenu comédien et je suis devenu comédien bien payé. Donc, au niveau du métier, j’ai été heureux. J’ai une fille. J’ai la chance d’avoir une vie stable. J’ai deux chiens, deux chiennes… essentielles dans mon spectacle, puisque Freud tourne autour des excréments… l’argent n’est que des excréments désodorisés pour Ferenczi… il y a un moment de blanc dans le spectacle quand je dis ça…

François Busnel – Oui, j’ai remarqué, en allant vous voir,… tout à coup, on ne sait pas pourquoi, les gens qui rient énormément, tout à coup, se coincent. C’est-à-dire que c’est la danse du pot-pot.

Fabrice Luchini – …C’est pot-pot. Tout est autour du pot-pot. C’est une phrase de Céline, d’ailleurs, il disait toujours dans ses lettres : ne travaille jamais autre chose que le pot-pot. Parce qu’il était obsédé des maladies vénériennes. Mais c’est un autre sujet… Comme si on n’en attrapait de l’autre côté… mais on ne va pas se mettre à parler de ces choses-là… Mais pour passer l’idée Freudienne, que notre rapport à l’argent, c’est notre rapport au premier… vous savez, quand les enfants font… Bon ben voilà, moi j’ai un prof de chiens qui m’a dit : « quand votre chienne fait cacou, il faut surtout l’encourager en chantant et comme ça elle ne fera plus cacou dans votre appartement, elle le fera en bas ». J’habite dans le 18ième… quand elle fait cacou, je lui cri, dans un état de gaieté nietzschéenne : « elle a fait cacou ma Lou, elle a fait cacou ma Lou » et là, ma Lou, elle me regarde et… après j’explique comme quoi l’avarice ou la générosité sont liées à ce qu’on… ce que Freud, en gros parce que c’est plus subtile que ça… quand une maman est très contente du cacou de son bébé, elle dit : « c’est beau le plat livré ! T’as fait la grosse commission ! (l’enfant sait pas trop ce que ça veut dire « grosse commission », c’est une métaphore lourde) T’as fait la grosse commission ! » Et l’autre répond… Le généreux, c’est celui qui a été encouragé dans la grosse commission et le rétracté, celui qui ne vous invite jamais à becter, il n’a pas été encouragé. Donc, quand vous avez des amis qui ne vous invitent jamais, ne les jugez pas. Dites : « on l’a pas encouragé quand il a fait son cacou ». Et quand y en a un qui vous dit : « tiens, voilà une robe Hermès, voilà une paire de chaussures de… ! », vous vous dites qu’il a eu la chance que sa maman…

François Busnel – Ça faisait longtemps qu’on se demandait, effectivement, si à La Grande Librairie on n’était pas rendu au stade anal. On a la réponse grâce à Fabrice Luchini ce soir.

Fabrice Luchini – Je me rappelle vaguement, n’ayant pas été à l’école, il y a l’érotisme oral, le génital et l’anal. Mais je crois que le truc, c’est que le génital est en dernier et le premier, c’est l’oral. Mais des fois je me paume un peu …

François Busnel – …et c’est la public qui, de temps en temps, vous aide. Mais ça, c’est la psychanalyse. Ce qui est très frappant, c’est que vous auriez peu vous contenter de nous refaire votre spectacle au tour de la psychanalyse, mais non ! Vous allez chercher les romanciers. Et les romanciers, quand ils parlent d’argent, ils jouissent avec la langue. Quand Molière, Shakespeare, Zola ou Victor Hugo parlent d’argent, qu’est-ce qui vous intéresse ? Le jugement moral ou alors la manière dont ils le disent ?

Fabrice Luchini – Le style. Parce que vous avez remarqué que personne sortira renseigné. Pour Peguy (c’est le moment le plus difficile, c’est le bateau ivre de ce spectacle. Il y a 13, 14 minutes où la voix de Peguy vient nous parler que la modernité vient écraser le modeste, celui qui n’a rien tenté mais que la pauvreté protégeait. Parce que pour Peguy, la pauvreté n’est pas la misère mais que la pauvreté protégeait. Que celui qui un petit terrain, une petite maison (comme il l’appelle : la petite maison de pauvreté),… et le pauvre, avant la troisième république, dans la tête de Peguy, il était protégé parce qu’il était marier avec la pauvreté. Et la pauvreté chez Peguy, c’est beaucoup plus mystique et spirituel… Et il explique que la modernité, la financiarisation du monde, vient attaquer celui qui n’a pris aucun risque… c’est lui qui est attaqué ! Ça, c’est absolument étonnent. Mais je vous avoue que le public, qui est un mélange de bonne bourgeoisie agréable que j’adore… au Figaro, je n’ai pas beaucoup de lecteurs de Libération, j’ai plutôt une clientèle, qui est merveilleuse parce que, moi quand même, je viens d’un milieu modeste. Je ne crache pas du tout sur la bourgeoisie, je ne suis pas un raciste de la bourgeoisie. Si nous n’avions pas la bourgeoisie au théâtre privé, nous n’aurions personne. C’est la bourgeoisie qui vient nous chercher. Alors, il n’a pas tort Baudrillard en disant que la culture…mais c’est un autre sujet.

François Busnel – Mais vous vous amusez à choquer un peu le bourgeois comme on dit. Le Luchini qui est sur scène, il veut choquer le bourgeois ou il veut au contraire le rappeler que la littérature, ce sera aussi bien qu’il puisse, la bourgeois, la lire ?

Fabrice Luchini – Quand il lit Peguy… Quand je lis Peguy, je suis dédoublé, c’est-à-dire que j’essaye de comprendre à quel ça peut ne pas leur parler ou est-ce que ça leur parle ? Quand j’ai dit « il », c’est parce que je suis dédoublé entre le… ce que Jouvet disait de manière admirable : le sentiment du public. C’est une phrase exceptionnelle pour les acteurs. Nous sommes là, nous exécutons la phrase, on n’est très inquiet parce qu’on l’exécute plus ou moins avec force ; en même temps, on essaye de trouver la note, tout ça c’est très… c’est notre métier… Et en même temps des fois, on voit bien que la parole de Peguy… ça parle moins, parce que ce n’est pas drôle. Peguy n’a pas d’humour, ça c’est claire et nette. Mais j’impose Peguy. Et quand je lis Peguy, j’essaye, non pas de le choquer mais de dire et ben, vous qui êtes une classe sociale plutôt privilégier, accédez aussi à ça. Parce que mon travail depuis 30 ans, c’est d’essayer de ne pas pactiser avec le public.

François Busnel – Ce n’est pas un reproche, mais quand vous là, comme ça… quand vous nous en faites…

Fabrice Luchini – Là, ce n’est pas jouer, c’est être passionné ! Sinon, ce serait le jugement de la modernité pitoyable que toute personne intense fait un numéro. C’est ça qui m’a fait ne plus aller dans certaines télévisions parce que le gars pensait que j’étais en numéro. C’est simplement quelqu’un qui est névrotiquement passionné par son propos.

François Busnel – Donc, vous n’êtes pas en représentation, vous êtes dans la passion de la langue et des écrivains ?

Fabrice Luchini – Pourquoi voudrais-tu que je fasse un numéro ici gratuitement alors que mon théâtre est plein. Donc si j’ai besoin de faire un numéro, je me fais payer car, comme dit Céline : « je suis une femme du monde, je tapine mais on me paye », là je tapine gratos. Donc, crois-moi … ce qui est étonnant là-dedans, c’est le procès de ce qui n’est pas middle, moyen, tranquille… dès que quelqu’un a une forme d’hystérie… c’est vrai qu’en 40 ans d’analyse, j’ai essayé de comprendre pourquoi j’avais cette nature enthousiaste avec un fond pourtant dépressif , pourquoi j’étais habité à ce point-là par tout ça, c’est très étrange. Peut-être que même, les gens ne me reconnaissent pas dans ce que j’espère que l’on me reconnaisse, c’est-à-dire un interprète. Je ne suis qu’un exécutant. Les gens disent… J’ai diné dans un merveilleux diné… y a un gars qui s’est assis qui m’a dit : « je vous ai vu à Ramatuelle dans Poésie, on s’est poilé ! », j’étais tétanisé. Parce que j’alterne, c’est vrai que j’alterne… C’est vrai que dans mes spectacles… Il y a une critique du Figaro qui dit que dans ce spectacle, je suis veule (quand je parle de mon angoisse de ma banque), que je passe par les passions françaises. C’est incroyable.

François Busnel – Dans les passions françaises, il y a les passions tristes, il y a celles du ressentiment, de l’ambition, de l’argent que l’on juge et vous mettez dans votre voix, un texte de théâtre : Ruy Blas. Vous ne l’avez jamais joué sur scène ?

Fabrice Luchini – Non, je l’ai appris quand j’étais ado. Vous savez, je ne voulais pas le faire. Car j’avais peur. Je peux raconter en deux mots ? A un moment, Ruy Blas va parler d’argent… Tous les espagnols ministres partagent le pognon et il y a le grand Ruy Blas, joué par Gérard Philipe, qui ouvre le rideau et qui dit ce mythique « bon appétit ! », ça veut dire « vous ne vous faites pas chier bande de fientes ! ». C’est ça qui doit y avoir dans « bon appétit !»…

François Busnel – Alors derrière cela, c’est tout ce que demandait Paul Valery quand il disait : « svp, est-ce-qu’ on pourrait demander à l’Education Nationale, aux professeurs, et ils le font aujourd’hui, d’arrêter d’apprendre du théâtre en ânonnant. D’arrêter d’apprendre La Fontaine ou Victor Hugo en ânonnant. Donc, faut devenir fou, comme vous l’êtes, c’est ça ?

Fabrice Luchini – On ne peut pas demander au professeur d’avoir l’instrument, la technique, la névrose depuis 40 ans, d’essayer de trouver les silences, les rythmes… On ne peut pas leur demander d’être des comédiens. Mais c’est vrai que Valéry dit cette phrase merveilleuse : « Allez dans une école quelconque, entendre du La Fontaine ou du Racine… La consigne est littéralement d’ânonner et jamais la moindre idée du rythme. » Tu te rends compte ce que dit Valéry : « jamais la moindre idée du rythme, des assonances, des allitérations qui constituent la substance sonore de la poésie n’est montré aux enfants », quelle étonnante révélation. On ne peut pas demander aux profs, ce serait aberrant… Pour essayer de dire des textes, il faut sacrifier quelque chose. Sur 10 représentations, il y en a 1 remarquable, 4 en force et il y en a 5 correctes…

François Busnel – Qu’avez-vous sacrifié justement, dans l’apprentissage de ces textes, dans la manière de les dire?

Fabrice Luchini – Je n’ai pas beaucoup de mérite car j’avais une composante… J’avais une aptitude obsessionnelle… Vous savez un peu près ce que sont les obsessionnels ? Vous allez dans le dictionnaire… Les obsessionnels sont des gens qui répètent inlassablement… Vous savez, vous avez des amis qui vous cassent les burnes parce qu’ils répètent, t’as entendu, mais ils le re-répètent… ça, ça s’appelle des obsessionnels… c’est pour lutter contre l’angoisse, ils re-répètent. Mais c’est très inconfortable à vivre. Alors moi, j’en ai fait mon métier. Au lieu de répéter la même vanne à mon pote, qui commence à ne plus en pouvoir, je répète des textes… Vous voyez, je sais tout ma pièce par cœur, et je joue les deux en ce moment, parce que je vais en tournée jouer Poésie… donc j’ai, un peu près, 4 heures de texte dans ma tête… et bien, la nuit, comme je ne dors pas, j’apprends un autre texte… c’est une maladie. Quand les gens me demandent si je suis content, ben non, pas tellement… Quand les gens me posent la question… je déteste la droite arrogante, je la hais. Vous savez pourquoi ? Parce que je hais la droite qui croit que sa pauvre finance, et c’est dans le spectacle, lui donne le moindre droit. Par contre, il y a une chose qui m’irrite énormément dans la gauche, c’est l’obsession… on va prendre non pas « le dernier de la cordée » parce qu’il va y avoir des milliers de gens qui vont dire « enculé, je n’aime pas le milieu de la cordée», non !... La métaphore est intéressante… Moi, j’aime bien Emmanuel Macron mais je ne suis pas macronniste, je ne fais pas de politique. Mais il va venir là. Et j’ai une petite récompense pour lui. Une récompense, c’est excessif, mais j’ai quelque chose à lui dire…

François Busnel – « Il va venir là », on précise, ce n’est pas sur le plateau tout de même hein… on est d’accord.

Fabrice Luchini – Non, non, non, il ne viendra pas sur le plateau. Ce serait…. Haut de gamme là ! On passerait de 400 à 500.000 à 11 millions ! 5 sur toi Emmanuel !... Je n’aime pas dans cette obsession de la gauche, j’en parlai à Hollande… ils détestent les gagnants, ils n’ont pas tort parce que le gagnant… parce que moi, j’ai diné avec des industriels qui pèsent 700 millions € ou 1600 milliard €, des gens moyens, ils ne m’intéressent pas. C’est le début de mon spectacle, quand Marx dit : « je suis sans esprit mais l’argent est l’esprit réel de toutes choses. Comment son possesseur pourrait-il ne pas avoir d’esprit ? Je suis laid mais je peux avoir la plus belle femme du monde donc je ne suis pas laid. » Donc la grande thèse de Marx, c’est que l’argent vient compenser l’absence d’identité de substance. On est d’accord, bien… Et ben, quand je vois des grands, des riches, des industriels… je suis quelque fois étourdi de l’absence de culture, de l’absence de richesse. Par contre, l’obsession de la gauche de haïr celui qui dans un domaine a gagné, pas gagné contre les autres, mais gagné parce que sa folie l’a entraîné à vouloir exercer son art dans une excellence. Je sais que les gauchistes n’aiment pas ce mot « excellence », « méritocratie », « c’est de la merde»… je comprends mais, en tout cas, moi, je m’en fou. J’aime l’artisan qui est dans l’excellence. Et il y a une chose qui est intolérable dans la gauche, c’est la haine de l’individu… puisque la gauche vient de Marx et Marx ne voit pas l’individu individué, il voit un collectif qui est d’un ennui à périr… surtout que mon spectacle fini par le texte de Bruckner que je vais vous lire… La gauche a oublié l’individu pour ne parler que du collectif. Ils pensent qu’il n’existe un individu que pris dans une collectivité… Un mot, un dernier, c’est trop important : mais l’échec n’est pas l’absolue référence ; le gagnant ne l’est pas mais l’échec non plus...

François Busnel – Si on parlait moins de politique et plus de littérature. Juste comme ça, pour se faire plaisir. Ils nous ont donné une émission d’1h30 sur le service public, il n’y en a pas 36, on n’en a pas pour très longtemps ça se trouve, on va parler littérature pas de politique. D’accord ? Avant de parler de Pascal Bruckner, je voudrais que l’on aille chercher ceux qui nous font plaisir parce que, ils sont drôles, ils cassent, ils calment… c’est les grands écrivains comiques… Sacha Guitry… qui dit en gros : « l’argent, faut pas le garder, faut le dépenser. C’est ça être riche ». Pourquoi Sacha Guitry arrive-t-il comme ça dans un spectacle où l’on a Macron, la gauche, Yves Calvi, un petit peu de Ferenczi et de Freud et puis… le cacou ?

Fabrice Luchini – Puisque, disons, être riche, comme disait Guitry, ce n’est pas avoir de l’argent, c’est d’en dépenser… Alors pour le coup, lui, il est macronniste, Guitry… « L’argent n’a de valeur que quand il sort de votre poche, il n’en a pas lorsqu’il y rentre. Pour qu’une pièce de monnaie vaille 100 sous, il faut la dépenser si non sa valeur est fictive. A quoi peut-il servir ? Si j’étais le gouvernement, comme dit ma concierge, c’est sur les signes de feintes pauvretés que je taxerai impitoyablement les personnes qui ne dépensent pas leur revenu. Je sais des gens qui possèdent 800.000 livres de rente et qui n’en dépensent pas le ¼. Je les considère d’abord comme des imbéciles mais surtout comme des malhonnêtes. Oui des malhonnêtes parce que le chèque sans provision et une opération prévue au code d’instruction criminelle et c’est justice qu’ils soient sévèrement punis. Je serai volontiers partisan d’une identique sévérité à l’égard des provisions sans chèque. » Et ben là, tu te dis : il est d’une légèreté. Surtout quand je dis la phrase que j’aime beaucoup : « Quand ils font du bruit, j’aime beaucoup les enfants. Surtout quand ils pleurent. Parce qu’on les enlève. » Ça, c’est très bon. Toi, tu trouves ça horrible… L’enfant est une invention du 19ième, pour Muray. Il n’existait pas au 18ième. Pour Muray, qui est un grand géni du 20ième siècle, l’enfant est une invention tardive. Il n’existait pas.

François Busnel – Et on arrive à Céline, évidemment, qui disait : « finalement, j’écris pour payer le terme ».

Fabrice Luchini – Et il a dit aussi, un mois avant sa mort : « Pourquoi écrivez-vous ? Pour rendre les autres illisibles. »

François Busnel – Réussi d’ailleurs. Qu’est-ce-qui dépasse Céline ? Vous ne pouvez pas vous empêcher non plus de revenir à Céline… grand moment de votre spectacle…

Fabrice Luchini – Parce que c’est le grand, grand poète, l’immense poète, l’immense inventeur, l’inventeur de la langue qui n’était pas oralisable. C’est-à-dire qu’il a restitué l’oralité dans la langue écrite. Ce personnage est un mélange d’abjection et de grand poète… Lui a trouvé la rupture avec l’idée… il est dans l’organique, il a touché le nerf de quelque chose… Et quand dans l’Amérique, je parle de l’argent vu par Céline, ça donne, on connait la phrase par cœur : « Figurez-vous qu’elle était debout leur ville ». Il arrive à Manhattan, on est en 1932, après la grande crise, exactement ce que nous vivons maintenant… et il dit : « Quand ils entrent dans leur banque, faut pas croire qu’ils peuvent se servir comme ça selon leur caprice. Pas du tout. Ils parlent à dollar, on lui murmurant des choses à travers des petites grilles, enfin ils se confessent quoi. Pas beaucoup de bruit, des lampes bien douces, un tout minuscule guichet entre deux hautes arches, c’est tout. Ils ne l’avalent pas, l’hostie, ils se la mettent sur le cœur. » Et là, la phrase est sublime : « Je ne pouvais pas rester longtemps à les admirer. Il fallait bien suivre les gens de la rue entre les parois d’ombres lisses. » J’y connais pas grand-chose mais la langue a pris une dimension prodigieuse. C’est un génie effrayant comme La Fontaine, c’est de la même famille.

 
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