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Alain Damasio
"Très humain plutôt que transhumain"
TEDxParis

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Vous savez, moi, ce qui m’a toujours fasciné, en tant qu’auteur de science-fiction, ce n’est pas les soucoupes volantes, les martiens, les robots, etc… C’est la façon dont l’homme réinvente sans cesse ce qu’il est par la technologie.
C’est le type d’humain que nous sommes en train de fabriquer. Nous réinventons notre rapport au monde, notre rapport aux autres et peut-être, et même surtout, notre rapport à soi, notre construction de soi par la technologie.
Alors, il y a une jouissance, là-dedans, évidente.
Il y a comme une dilatation de nos égos offerte par ces technologies, familières, quotidiennes, qu’on pratique tous. Typiquement le smartphone.
Une extension bourgeonnante de petits dispositifs tactiles et bienveillants autour de nous qui nous assistent, qui nous prolongent et qui font de nous de jeunes dieux agiles auxquels, vous voyez, le fantôme digital du monde répondrait au doigt, comme ça, et à l’œil, évidemment.
Alors on voit bien ce qu’on y gagne : une maîtrise, un pouvoir accru sur le monde, notre monde.
Mais est-ce qu’il n’y aurait pas, plus profondément, plus subtilement aussi quelque chose que nous serions en train d’y perdre ? Quelque chose de très personnel, de très précieux et qu’on pourrait appeler, à la façon de Spinoza : ma puissance, ma puissance de vivre, d’agir par moi-même avec mes propres forces, ma puissance d’habiter le monde avec mon cœur et mon corps, de persévérer dans mon être. Si je prends la très belle formule de Spinoza.
Je vais vous prendre un exemple : si, hop, je me mets à courir comme ça, alors, je scratche mon smartphone sur mon avant-bras, et j’ai une bardée de capteurs qui m’égrènent ma foulée, ma vitesse, mon pouls, ma tension, les calories que je brûle, etc… Est-ce que, en faisant ça, je ne suis pas en train de perdre un rapport intime et direct avec mes muscles, à mon souffle, à mon corps qui fait sa vraie puissance ?
Quand j’entre dans une ville nouvelle et que je délègue au GPS le pouvoir de me guider, est-ce que je ne perds pas, du même coup, ma capacité à m’orienter ? Ma capacité à faire monter la ville en moi ? A repérer le café Bleu là-haut, à l’angle du Prado ? Et à la faire exister, cette ville, en chair et en volume ?
Ou alors, pour prendre l’exemple plus récent, plus funky, plus fou : si je m’assois à une terrasse de café, en face d’une anglaise… mais je lui parle avec mes mots français traduits automatiquement par mon portable, c’est cool. Alors, clairement, wow ! je crois augmenter mon pouvoir de communiquer. Mais est-ce que je ne perds pas la capacité, non seulement à parler anglais, à échanger, à interpréter un geste de sa part, un sourire, à être réellement là, quoi ? Au bord d’une langue que, certes, je maîtrise mal mais dont l’étrangeté même me donne l’envie et la force d’aller vers l’autre.
Si bien que, si on définit conceptuellement le pouvoir comme la capacité de faire faire, de déléguer l’action, alors que la puissance serait la capacité de faire, de déployer l’action par soi-même, directement, alors il me semble qu’on dispose là d’un critère précieux pour essayer de conduire nos vies dans cette bulle, bruissante d’outils, qui nous enveloppe. Dans ce que j’appelle moi, un oignon technologique, qu’on ne sait plus très bien, parfois, aujourd’hui, comment éplucher et même cuisiner à notre sauce sans risquer de pleurer.
Alors, mon intuition, elle est très simple en fait. Mon intuition, c’est que l’accroissement de pouvoir que nous a apporté la technique est allé de pair, jusqu’à récemment, avec un accroissement de notre puissance. Oui ! La technique, et on n’arrête pas de le voir ici à TED dans la technophilie ambiante… Oui ! La technique a hominisé l’homme ! Oui ! La technique a ouvert et dynamisé nos facultés physiques et mentales.
Ok,… Superbe ! Bon… Mais à mon sens, il y aurait aujourd’hui comme un croisement des courbes où l’accumulation massive des technologies qu’on nous propose, se payerait comme une ombre portée, d’une diminution de notre puissance et même, d’une forme latente et grave de dévitalisation.
Alors, pourquoi ça ? Et comment, surtout, on en est arrivé là ?
A mon avis, il y a trois grands moteurs affectifs de notre pulsion technophile, cette pulsion qui nous attire, mais qui nous ronge aussi.

Le premier de ces moteurs, c’est que la technologie vient outiller nos paresses. Elle vient faciliter nos vies, les fluidifier. Elle épouse en nous la loi du moindre effort. On lui délègue nos efforts, on lui sous-traite nos fatigues. Exactement comme on a externalisé nos capacités physiques dans la voiture ou l’escalator, le tapis roulant, etc… On est en train, depuis une vingtaine d’années, d’externaliser nos capacités cognitives dans la machine. Par exemple, notre mémoire dans les moteurs de recherche, nos capacité d’orientation dans le GPS, notre aptitude à hiérarchiser les tâches ou l’information dans nos applis de planning, etc…, etc… Vous connaissez tout ça, c’est notre quotidien.

Deuxième grand moteur affectif de cette pulsion technophile : c’est que la technologie vient conjurer nos peurs. Elle vient nous rassurer. Et, elle vient d’abord conjurer la peur suprême, celle de la solitude et l’abandon en nous reliant fil à fil, un cocon communicant. Le réseau : wow ! Le portable : ouais ! Plus jamais seul ! Plus jamais seul.
Pour moi, la technologie est comme une eau qui s’infiltre dans tous les interstices, dans tous les blancs, tous les doutes, dans tous les temps morts angoissés de nos vies pour les combler. Ce qu’on lui demande, c’est de pouvoir contrôler notre environnement. Faire que tout bouge, certes, mais sans que rien n’arrive.

Et puis, troisième grand moteur, peut-être le plus important, le plus métaphysique de tous : c’est que la technologie nous donne l’espoir de dépasser notre finitude. Elle est le bras armé de notre pensée magique, de notre antique désir d’être Dieu. L’arme fatale destinée à subvertir les cadres ontologiques de l’existence incarnée. Ta tape ça hein ! Ça c’est les écrivains, on s’éclate, on fait des trucs comme ça. Alors ? Ça veut dire quoi, cette superbe phrase ? Ça veut dire qu’il a très longtemps, la technique, on lui a demandé de nous protéger du froid, du chaud, des intempéries, des animaux sauvages. On lui a demandé de supprimer la douleur, la souffrance. On lui a demandé d’agir à distance, d’avoir le don d’ubiquité. Et aujourd’hui, on lui demande de nous empêcher de vieillir et, attention, plus funky, plus intime : de nous libérer de la mort.
Alors là, moi, je me marre ! Je me marre mais, je me marre pas très longtemps parce qu’il y a beaucoup d’enjeux et beaucoup d’argent derrière cette religiosité sordide, sinon morbide qu’on appelle le transhumanisme ! Mais, bon dieu, de quoi le transhumanisme est-il le nom ? Ou, pour parler quoi Nietzsche, que veut celui qui veut reprogrammer son ADN, courir 100km sans se fatiguer ou vaincre la mort ? Eh bien, il veut externaliser dans la technique ce qu’il sent, que sa chair et son esprit ne sont pas capables, par eux-mêmes, de faire. Il veut des prothèses pour un cœur et pour un cerveau en pleine possession de leurs moyens, mais qu’il vit, lui, comme handicapés. Le transhumaniste croit qu’il manque à l’homme quelque chose.
Moi, je vais vous dire : j’ai la tranquille et furieuse conviction que l’être humain a en lui absolument tout ce qu’il faut pour une vie riche, intense et féconde !
Nous n’avons pas besoin de devenir plus qu’humain, ce qui est l’antienne du transhumanisme, nous avons besoin de devenir plus humain. Et si un horizon futur est à poser, ça ne serait pas l’horizon malade et frustré, assisté et clivant de transhumain, ça serait un horizon accessible à tous du « très-humain ». Très-humain, tout simplement.

Je vais essayer de vous expliquer un peu mieux, un peu plus loin que ce jeu de mots du « très-humain ». Que serait ce très-humanisme dont je vous parle et qui ne serait pas pouvoir et puissance ?
Ça serait d’abord, en premier, trouver un nouvel art de vivre dans notre rapport à la technologie. Aujourd’hui on galère, on patauge. Chaque fois que vous parlez à quelqu’un, chacun vous raconte comment il a du mal à gérer ses spams, ses mails et tout ça. Un nouvel art de vivre, une sorte d’épicurisme technologique pour le temps présent. Et ça consisterait un quoi ?
Ça consisterait à dire, à chaque technologie qu’on me propose, qu’est-ce qu’elle vient ouvrir ou fermer dans mon rapport aux autres et au monde ? Est-ce qu’elle m’impuissante, ou est-ce qu’elle m’empuissante ? Extrêmement important ce phénomène. Et, est-ce qu’elle m’aide à mieux me lier à la nature, aux gens, à la société, à moi-même aussi, le lien interne, c’est très important, ou est-ce qu’elle me coupe, me sépare de ce que je peux ?

Le deuxième aspect de ce très-humanisme, ça serait d’accroître sa surface sensible, son spectre d’écoute et d’accueil, à une époque où on est fusillé à bout portant de shots, de stimuli-réactions. Et on est dans des tunnels temporels à spam, à chat, à bip, à tweet, à blog, à sms, mail, etc…

Et puis, troisièmement, ça serait, essayer de déchirer à la main ce techno-cocon qui nous enveloppe, qui nous rassure et qui nous gère, pour retrouver un rapport, sans interface, direct avec le dehors, avec l’étranger, avec l’animal, la roche, la mer, le chaos (le chaos, ça nous inspire beaucoup), la folie… Et ça serait, retrouver, aussi, ce rapport à la mort qui rend sensibles et vibrants ces deux aphorismes d’Epicure, qui pour moi sont des lignes absolues et des guides absolus de vie : « Vis chaque instant comme si c’était le dernier » et moins connu, plus fabuleux encore pour moi : « Vis chaque instant comme si c’était le premier », le premier de tous les instants. Ce privilège sublime de l’enfant.
Alors, TEDxParis a voulu pour cette édition, placer l’action au cœur des choses. Et je voudrais juste terminer là-dessus parce que, « agir » pour moi, ce n’est pas « réagir ». « Agir », c’est quelque chose d’extrêmement simple mais extrêmement difficile à atteindre. « Agir », c’est sortir de soi, hors de tout stimulus extérieur. Quelque chose qui va mettre le monde et les autres en mouvement. Et ça s’appelle « créer ». « Agir », c’est produire un évènement, aussi minuscule soit-il, qui libère un peu de vie, là où les dispositifs de contrôle l’étouffent en la gérant. Du possible, sinon, j’étouffe. Et « agir », enfin, je terminerai là-dessus, je vous lâcherai là-dessus, « agir », c’est sentir qu’indépendamment de vos outils, vous êtes fondamentalement une puissance !

Merci de votre écoute.

 
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